"Citoyens des pays riches, nous sommes responsables des agissements des gouvernements en notre nom"

Professeur de philosophie de l'université de Yale, Thomas Pogge est également directeur du Programme de justice globale. Titulaire d'un doctorat en philosophie de l'Université de Harvard, il est actuellement considéré comme l'un des philosophes les plus actifs et engagés du monde. Parmi ses ouvrages publiés, il convient de citer World Poverty and Human Rights, l'un des livres les plus importants et controversés de la philosophie contemporaine, dans lequel il exhorte à reconnaître que les institutions internationales favorisent et avivent la corruption perpétuée par les institutions nationales. Le 27 décembre dernier, Thomas Pogge était le principal intervenant des journées « Étendue et limites de la solidarité » organisées par la Fondation Probitas et la Fondation Víctor Grifols.

Vous défendez l'idée selon laquelle les pays riches violent les droits de l'homme des populations pauvres de la planète. Quels sont les droits bafoués ?

Nous violons pratiquement tous les droits de l'homme, mais tout particulièrement les droits sociaux et économiques. En ce sens, je mettrais en avant l'article 25 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, qui fait référence au droit dont toutes les personnes jouissent à avoir un niveau de vie suffisant pour assurer leur santé, leur bien être et ceux de leur famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires.

Vous affirmez également qu'il existe un régime institutionnel supranational qui produit un déficit massif de droits humains. Quels sont les aspects les plus importants de ce déficit ?

Grand nombre de personnes sont encore privées de droits sociaux et économiques. Une multitude d'individus souffrent de la faim, n'ont pas accès aux prestations de santé, à l'eau potable, à l'électricité, etc. On dénombre encore un haut niveau d'analphabétisme, un nombre trop élevé de personnes qui ne savent ni lire ni écrire ni calculer. Tous ces aspects sont des signes manifestes de pauvreté.

Quels sont les pays qui souffrent de ces déficits ?

Si l'on se base sur le nombre total, l'Inde est le pays qui est confronté à la plus grande pauvreté, le chiffre étant même supérieur à celui de l'Afrique. D'autres grands pays abritent ensuite une quantité élevée de population pauvre comme le Bangladesh, la Chine, les Philippines, l'Indonésie, le Nigéria, le Brésil, etc. Dans ces pays, le nombre de personnes pauvres n'est pas aussi important qu'en Inde, mais le pourcentage y est particulièrement élevé. Cette catégorie comprend également des pays d'Afrique comme le Mali, le Sénégal, la Guinée équatoriale, le Malawi, etc.

Quel est le niveau de responsabilité des citoyens des pays riches sur les décisions prises par leurs hommes politiques et dont souffrent les pays pauvres ?

Les citoyens faisant preuve d'une certaine capacité rationnelle sont entièrement responsables des agissements des gouvernements en leur nom. Je ne parle pas des gens pauvres d'un pays comme l'Espagne, mais plutôt des citoyens moyens possédant une éducation normale, un travail et des revenus raisonnables. Si 10 000 citoyens espagnols s'unissent avec détermination pour revendiquer un fait spécifique, ils peuvent faire « pression » et modifier la conduite de leurs dirigeants. Par ailleurs, les citoyens espagnols peuvent également avoir une incidence pour modifier les politiques adoptées par l'Union européenne, puisque l'Espagne fait partie du G20, qu'elle peut s'y faire entendre et qu'il s'agit d'un pays important qui jouit d'une grande influence. Dans l'optique citoyenne, je suis donc persuadé que l'on peut faire beaucoup plus qu'à l'heure actuelle pour résoudre le problème de la pauvreté dans le monde.

Selon vous, quelles sont les voies les plus efficaces pour qu'un citoyen puisse aider à l'éradication de la pauvreté mondiale ?

Hormis les mobilisations dont nous avons parlé précédemment, nous pouvons également contribuer personnellement auprès d'organisations internationales efficaces, que ces dernières soient intergouvernementales comme l'Unicef ou non gouvernementales comme OXFAM. Il existe également de nombreuses organisations qui défendent des causes spécifiques comme l'Against Malaria Foundation, un organisme d'envergure qui cherche à éliminer la malaria. Le fait est qu'il existe un nombre élevé d'entités qui font un excellent travail et qui, à l'aide de petites contributions de chaque citoyen, parviennent à améliorer grandement les choses.

Quel est selon vous le meilleur moyen de stimuler les gens riches pour venir en aide aux populations pauvres ?

Différentes voies sont envisageables, puisque les gens répondent à différents arguments. À cet égard, ma position va au-delà de la pensée de Peter Singer. Il défend l'idée selon laquelle certaines personnes sont riches et d'autres sont pauvres, et que si les riches apportent une contribution de quelques euros, la situation des personnes pauvres peut être considérablement améliorée. À lui seul, cet argument est une bonne raison qui devrait nous motiver à apporter une aide. J'adhère à cet argument mais, malgré tout, je défens également l'idée que les pays développés ont contribué à la croissance d'une grande partie de la pauvreté actuelle, raison pour laquelle nous sommes fortement tenus responsables et que nous nous devons d'aider à pallier ce problème.

Quelles sont les mesures qui doivent être adoptées par la communauté internationale pour résoudre cette problématique ? Pensez-vous qu'elle en fasse suffisamment ?

Non, je ne pense pas qu'elle en fasse assez. Les pays riches apportent leurs aides, mais ces dernières sont généralement dépensées de manière inefficace, puisque de nombreux dirigeants les concèdent pour avantager leurs propres entreprises et parvenir ainsi aux objectifs politiques recherchés. À titre d'exemple, les pays développés fournissent des aides alimentaires, mais ces aliments sont fabriqués dans leur pays et bénéficient donc à l'entreprise exportatrice. Un autre exemple pourrait être celui de la construction d'infrastructures, puisqu'à de nombreuses occasions, les aides sont matérialisées en échange de la construction par des ingénieurs du pays riche. En outre, les aides sont bien souvent destinées à des aspects qui n'ont pas d'importance pour les personnes et qui ne couvrent pas leurs besoins essentiels. Les aides finissent en effet par satisfaire le souhait du leader d'un pays déterminé.

Et que devons-nous donc faire ?

Il ne s'agit pas d'augmenter la quantité d'aides, mais de définir de meilleures règles de régime économique et de commerce international. Il existe actuellement d'importants problèmes comme le protectionnisme en Europe, qui bénéficie uniquement aux pays de l'UE. De nombreuses subventions sont octroyées à l'agriculture, mais ceci handicape les pays pauvres qui rencontrent des difficultés à l'heure d'exporter leurs produits dans la zone euro à des prix compétitifs. Un autre exemple réside dans l'existence d'un système secret de banques, implantées dans des pays comme la Suisse, qui autorisent le dépôt de quantités non déclarées, ce qui permet aux leaders corrompus de pays pauvres d'amasser des sommes d'argent et de continuer à voler leurs citoyens. Si ces dirigeants se retrouvaient dans l'impossibilité de déposer leur argent en lieu sûr, une partie du problème serait éliminée. D'une certaine manière, les pays riches soutiennent et favorisent la corruption au sein des pays pauvres, ce qui rend l'éradication de la pauvreté mondiale difficile.

Lorsque vous parlez de globalisation, vous défendez l'idée que si une voie alternative qui aurait débouché sur un déficit moindre des droits de l'homme avait existé, celle-ci aurait dû être empruntée. Vous pensez que cette voie a existé ? En quoi consistait-elle ?

Oui et non. Lorsque je critique la globalisation, je ne critique pas la globalisation avec un « G majuscule », celle qui se réfère au fait que le monde grandit ensemble, de l'existence d'une communication transversale entre de nombreux pays. Je critique la globalisation avec un « g minuscule », à savoir la globalisation actuelle. La Globalisation, c'est celle qui permet au monde de devenir une grande famille régie par des règles communes. Mais quelles sont ces règles ? Telle est la question cruciale. Si ces règles sont bonnes, alors je soutiens totalement la globalisation. Mais les règles actuelles sont définies par une partie des agents les plus puissants du monde : les banques, les grandes corporations internationales, les grands fonds d'investissement et les milliardaires. Ces personnes possèdent le pouvoir d'influencer les agissements de leurs gouvernements. Une très faible élite de « joueurs globaux » est donc à la tête des règles internationales. De leur côté, les autres citoyens ne peuvent que les accepter, puisque nous n'avons pas la chance d'intervenir sur ces dernières.

Dans le contexte de crise que nous traversons en ce moment, en Espagne par exemple, et à en juger des difficultés financières rencontrées par de nombreuses familles pour joindre les deux bouts, devrions-nous donner priorité aux aides locales ou bien distribuer les aides à l'échelle mondiale ?

Dans cette histoire, le plus important consiste à ne pas permettre aux élites de nous diviser. À travers cette question, vous reconnaissez implicitement que les personnes pauvres étrangères sont l'ennemi nº 1 des personnes pauvres espagnoles, puisque ces dernières sont en concurrence pour le travail, pour les aides, etc. Mais nous devons lutter ensemble, car nous avons un ennemi commun bien plus important : les riches, les grandes multinationales, les banques… Ces agents sont ceux qui créent des règles qui nous font tous du mal. Si l'on aborde le sujet en parlant de concurrence entre les populations pauvres du monde, nous ne résoudrons jamais les problèmes communs. La crise actuelle traversée par l'Espagne prend sa source dans le domaine financier. Mais qui l'a provoquée ? Il ne fait aucun doute que ce ne sont pas les pauvres. Ce sont les grandes banques, les grandes multinationales.

Pour conclure, les entreprises privées doivent-elles résorber les problèmes auxquels les administrations publiques ne peuvent pas faire face en raison du manque de ressources financières ?

Je pense que oui. Il est toujours préférable que des services soient proposés par les administrations publiques, mais si ces dernières ne peuvent pas y faire face, il vaut mieux que ce soit les entités privées qui les prennent en charge, avant qu'ils ne deviennent des services marginalisés. Mais bien que les entités privées puissent couvrir une partie de ce déficit, l'objectif demeure dans le fait que les organisations publiques assument ce type de services, car les gens pauvres ne peuvent pas dépendre de la bonne volonté et de la solidarité des entités privées. Nous devons aspirer à la présence d'entités publiques efficaces, qui proposent des services avantageux pour tous, de manière égalitaire. Et cette égalité et fiabilité ne peuvent être apportées que par les États.