Agrégateur de contenus

Résume de mon périple pour réformer le laboratoire d'analyses cliniques du Centre de Santé Valentín de Pablo à Bamako, Mali

Résume de mon périple pour réformer le laboratoire d'analyses cliniques du Centre de Santé Valentín de Pablo à Bamako, Mali

  • Miguel Iglesias, ingénieur Grifols Engineering

Dans mon pays, on dit "bonjour", ou "bonne nuit" selon le moment de la journée, et dans le meilleur des cas on ajoute un "comment ça va ?". Ne vous est-il jamais arrivé d'aller prendre une bière entre amis à une terrasse sans une entrée en matière rituelle ? On entre simplement dans le vif du sujet. A Bamako, le rituel du salut est bien plus qu'un simple "bonjour". Lors de mon premier voyage, j'étais attendu dès l'aéroport par le Dr Boré, directeur du centre, par Mr Benoît, Président de la Mutuelle et par Mr Mariko, maire du quartier. Les salutations ont duré un certain temps, à tel point que je pensais qu'il s'agissait d'une courtoisie exceptionnelle liée à leur désir d'être bien vu. Mais le lendemain, à mon arrivée au centre, chacun me demanda à nouveau : « bonjour, comment vas-tu ? As-tu bien dormi ? T'es-tu bien reposé ? Es-tu fatigué ? Et tes parents ils vont bien ? Ta femme va bien ? Et tes enfants ? Et la santé ?...C'est à ce moment là que j'ai réalisé que j'étais bien dans un autre pays, où les choses, même les plus simples, sont différentes.

A l'école de commerce j'avais appris que tout projet doit avoir une mission, et que l'objectif ne peut pas se perdre en chemin. La Fondation Probitas m'avait chargé de conduire le projet de réforme du laboratoire d'analyses cliniques du centre de santé Valentín de Pablo situé à Bamako, capitale du Mali, géré par la Fondation Mutuelle Benkan.

A notre arrivé, nous avons trouvé un centre complètement opérationnel, privé, géré intégralement par une fondation locale constituée des personnes vivant dans l'environnement immédiat du quartier. Le centre constitue une exception dans le modèle de santé mis en place par l'état malien qui, à l'instar de notre pays, est géré par les autorités publiques. Les habitants du quartier de Téléphone Sans Fil (TSF) disposent de ressources limitées, et un simple tour du quartier suffit à convaincre que ce n'est pas la zone la plus aisée de la capitale. Cela dit, le centre est bien situé, à une distance raisonnable du fleuve Niger et proche des nouveaux quartiers des affaires et des zones les plus riches.

Dans cet environnement, il est difficile de croire qu'il puisse exister un quartier dépourvu de tout service public, et pourtant c'est le cas. C'est dans ce contexte qu'est née la Mutuelle Benkan, fruit d'une initiative des habitants du quartier qui souhaitaient bénéficier d'une meilleure attention sanitaire. Grâce à l'aide d'une autre fondation espagnole, un premier bâtiment a été construit. Simple et fonctionnel, celui-ci a été construit sur un seul étage divisé un plusieurs services, et organisé autour d'une cour centrale qui constitue le cœur du centre. A Bamako on ne peut comprendre le mode de vie sans saisir ce qui se passe dans la rue.

Permettez-moi de faire une parenthèse et de vous expliquer en quoi consiste les campagnes de vaccination infantile, qui ont lieu tous les mardis au centre. Chaque fois que je me remémore la queue de jeunes mères accompagnées de leurs enfants, attendant leur tour pour être vaccinés, j'en ai la chair de poule. Après bien des voyages, et malgré la chaleur, j'aime toujours passer au centre le mardi matin pour regarder défiler les bouts de choux que l'on vaccine. Un jour est réservé aux nouveaux nés, un autre aux adolescents. Malgré les ressources limitées dont disposent les habitants, je constate toujours avec bonheur qu'il y a peu de malnutrition que les mamans même les plus jeunes (celles qui n'ont pas plus de 15  ans) prennent soin de leurs enfants avec la même tendresse que nous. Quelqu'un qui, comme moi lors de ma première visite, ne connaîtrait pas le contexte, demanderait à l'une de ces jeunes filles comment vont ses frères et elle répondrait: frère ? quel frère ? Mais c''est mon fils !

La rue sert de décor au centre, protégé par un petit toit de zinc ondulé, sous un soleil de plomb à peine combattu par un maigre ventilateur qui lutte comme il peut contre la chaleur. En tant qu'ingénieur issu d'un milieu européen, dont la mentalité nous pousse à croire que les espaces réservés aux activités médicales doivent être couverts, et vouloir réformer tout le bâtiment pour l mettre aux normes. Mais il faut garder l'esprit ouvert, et observer de quelle manière fonctionne le centre, pour comprendre que nous sommes ceux qui ne comprennent rien, et que la cour est ce que le centre a de mieux. Rien de plus agréable que d'y rester le soir à papoter, et de comprendre que ce n'est pas uniquement le lieu de la vaccination mais également le lieu de sociabilisations et le point de rencontre des jeunes du quartier, le lieu des assemblées de quartier où se prennent les décisions qui affectent le fonctionnement de la communauté et au cours desquelles les anciens apportent leur sagesse.

Il n'y avait donc rien à changer, seulement adapter ce qui existait déjà. Nous avons réuni deux salles et construit un laboratoire plus grand, l'avons carrelé pour qu'il soit plus hygiénique, l'avons peint en blanc pour améliorer la luminosité; nous avons également changé les serrures pour un meilleur contrôle de la poussière et nous l'avons doté d'équipements plus modernes qui permettent des analyses cliniques basiques qui, avec l'aide de Joan, devaient permettre (croyions nous) d'améliorer le diagnostique des maladies les plus communes et par là-même la qualité de vie de la population locale.

C'était le projet initial. La mission. Mais une fois arrivés, nous avons évalué les ressources disponibles pour la mise en place du projet et voyant qu'il était possible de faire plus, nous avons finalement décidé de réparer la salle d'accouchements, nous avons construit une fosse septique, un nouvel entrepôt, avons installé un groupe électrogène et un réservoir d'eau doté d'un moteur pour permettre un accès facile à l'eau pendant les coupures.

Vu sous cet angle tout semble facile. Et de fait c'est facile. Ce serait facile en Europe. Où nous sommes habitués à planifier et à superviser l'exécution des travaux, et où il est difficile de comprendre que ni les plans ni les instructions ne soient respectés. Surtout quand on vous dit que la fosse septique s'est enfoncée deux fois et qu'il faut la reconstruire. Ou bien quand ils s'étonnent de nous entendre affirmer que leurs méthodes de construction sont vieilles, et qu'en construisant à notre manière et selon le projet, tout sera terminé avant et coûtera moins cher. Leur réponse se résume à cette phrase "ici au Mali on travaille comme ça, regarde et apprend".

Ces réparations n'auraient pas dû prendre plus de 2 ou 3 mois, mais au Mali, il nous a fallu presque un an. Durant mes allers et venues j'ai effectivement beaucoup appris. Et j'ai honte de l'avouer mais je crois avoir appris beaucoup plus de mes collègues du projet de Bamako qu'il n'ont appris de moi.

J'ai appris que le besoin fait avancer les gens. Lors de mes promenades dans le quartier, j'ai constaté que les gens vivent. Je ne dis pas cela uniquement du fait de la quantité de gens qui transitent dans les rues, mais également parce qu'ils évoluent, changent et s'améliorent au jour le jour, "petit à petit". Ses habitants, dépourvus de ressources économiques et de l'appui des administrations locales qui disposent d'encore moins de ressources, ont réussi la prouesse de doter le quartier d'une école et d'un centre de santé. Education et santé. Ne sont-ils par les piliers fondamentaux de notre état de bien-être.

J'ai également redécouvert la valeur de la sagesse des anciens, J'ai eu le plaisir d'assister à cades réunions de l'assemblée des voisins, constituée surtout des anciens de la communauté. J'ai remarqué qu'on y respectait parfaitement le tour de parole. Qu'un paquet de cacahuètes peut devenir un sujet de plaisanterie. Et que les anciens ont le dernier mot. Et que si le débat doit durer deux heures il dure deux heures. Et que les gens vont et viennent quand ils le souhaitent sans que personne ne manque de respect.

J'ai appris que vivre au ralenti est tout aussi productif que vivre à toute vitesse. A chaque fois que je pose le pied à Bamako, je suis saisi de stress dû à la queue à l'aéroport pour effectuer le visa, récupérer les valises,,, Mais une fois la douane passée et les bagages en main, tout se ralentit. D'abord à la sortie, les taxis sont si vieux qu'ils n'ont plus de ceinture de sécurité. Le trajet de l'aéroport à l'hôtel, qui ne devrait pas prendre plus de quinze minutes, en dure trente. Mais c'est aussi une manière d'observer la ville et la vie dans les rues. Un jour de pluie, j'ai même vu des gens se doucher dans la rue le soir à la lumière ténue d'un lampadaire partagé entre l'envie de s'éteindre et celle de continuer à luire.

Enfin, j'ai appris que les enfants sont enfants partout. Ici et à l'autre bout du monde. Même si je ne parle pas Bambara, j'ai pu m'entendre avec eux car c'est une question de volonté. Je me suis demandé si ici nous ne consacrons pas trop de temps à nos enfants. A la recherche de l'environnement parfait, sous contrôle, presque sceptique. Là-bas j'ai vu des enfants tout aussi heureux, si ce n'est plus, qui jouaient dans la rue toute la journée. J'ai vu un enfant sourire devant un morceau de pastèque dont le jus coulait le long de sa bouche. Cette expression de bonheur, je ne m'en souvenais pas lorsque j'ai mangé ma première mangue récemment cueillie de l'arbre, et mure à souhait. Je me souviens que le jus coulait sur les joues et qu'il était sucré. J'étais heureux.

link_newletter

 

Subscribe to our newsletter